Guy Stéphan : « l’adjoint est un réducteur d’incertitudes »

Publié le 24 juin 2019

Dernier entretien spécial staff de Didier Deschamps avec son adjoint, Guy Stéphan. Les deux hommes travaillent ensemble depuis l’été 2009, mais leurs routes se sont croisées neuf ans plus tôt, à l’Euro 2000. Il parle de gestion des remplaçants, de l’observation, de l’accélération des carrières et de la parole des cadres à la Coupe du monde 2018.

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Pendant l'échauffement avant la finale de la Coupe du monde 2018.
Pendant l’échauffement avant la finale de la Coupe du monde 2018.
Crédits : photo Aurélien Durand/FFF

Vous avez été adjoint de Roger Lemerre entre 2000 et 2002. Avec lui et René Girard, vous avez vécu l’Euro 2000 et la Coupe du monde 2002. Comment vous répartissiez-vous le travail ?

Il y avait à l’époque René Girard, et Bruno Martini qui s’occupait des gardiens. Je suis arrivé début 2000 pour préparer l’Euro. J’étais aussi entraîneur de l’équipe de France A’. On était deux adjoints, avec René. On se répartissait le travail selon les besoins de Roger. Il y avait du travail physique et du travail technique.

Le fait qu’il y ait deux adjoints au même niveau hiérarchique, c’est une configuration particulière… En général il y en a plutôt un, non ?

A ce moment-là, peut-être. Dans les staffs aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On doit être un des staffs les plus réduits du monde, on est quatre ! Un sélectionneur, un adjoint, un entraîneur des gardiens et un préparateur physique. Aucun staff au monde n’est aussi réduit que ça. La plupart ont plusieurs adjoints, plusieurs préparateurs physiques, ceux qui analysent la performance… C’est un souhait de Didier de privilégier la qualité à la quantité.

N’est-ce pas aussi une volonté du président Noël Le Graët de maîtriser l’équipe technique après une époque où il y avait beaucoup de monde ?

Peut-être, mais c’était le souhait de Didier. A Marseille aussi, on était très peu nombreux.

Le rôle d’adjoint a-t-il changé depuis vingt ans, ou cela dépend-il du sélectionneur ?

Chacun a sa personnalité. Un très bon adjoint avec un entraîneur X, ne serait peut-être pas bon avec un entraîneur Y. Il faut que l’adjoint reste à sa place tout en apportant sa compétence, c’est indispensable. L’adjoint, c’est un réducteur d’incertitudes. Il doit donner son avis, dire ce qu’il pense, argumente après avoir vu telle ou telle chose à l’entraînement ou en match, et ensuite, in fine, c’est l’entraîneur qui décide. Et quand l’entraîneur a décidé, ça devient aussi la décision de l’adjoint.

« L’adjoint est là pour apporter des informations, pas pour tout dire. »

Didier a l’habitude, quand on lui pose la question, de dire « on se comprend les yeux fermés ». Ça fait dix ans aujourd’hui qu’on travaille ensemble, trois ans à Marseille, sept ans avec l’équipe de France. C’est un homme de l’ombre, l’adjoint. Il est là pour apporter des informations, mais pas pour tout dire non plus. Il y a aussi ce côté relationnel avec le joueur qui ne nécessite pas que l’entraîneur adjoint dise tout. Il dit ce qui est essentiel à la bonne marche du groupe.

Pendant la Marseillaise, le 15 juillet 2018 à Moscou.
Pendant la Marseillaise, le 15 juillet 2018 à Moscou.
Crédits : photo Aurélien Durand/FFF

Quelle place occupez-vous auprès des joueurs ? Et notamment des remplaçants ?

Je dois être une oreille attentive auprès d’eux. Et il y a aussi un travail supplémentaire à faire avec ceux qui ne sont pas titulaires. Même si c’est l’adjoint qui met ça en place, c’est très important que le sélectionneur soit présent pendant ces séances. Les joueurs qui sont remplaçants peuvent être titulaires huit jours après. Il faut qu’ils sentent que l’entraîneur numéro 1 est là.

Pendant la Coupe du monde, on a fait des entraînements après les matchs. Le lendemain, c’est un jour de repos pour les titulaires, pour les autres c’est un moment où on travaille.

A la mi-temps d’un match, le sélectionneur intervient, parfois un joueur cadre aussi. Quel est votre rôle à ce moment-là ? Quand échangez-vous avec le sélectionneur pour d’éventuels changements tactiques en deuxième mi-temps, comme lors de France-Irlande à l’Euro (Kanté) ou de France-Croatie l’an dernier (Kanté encore) ?

On échange beaucoup pendant la première mi-temps. A la 45e minute, Didier sait déjà ce qu’il va dire aux joueurs. Il fait une synthèse de ce qu’on a pu évoquer. Lors du match contre l’Irlande, on était mené au score très tôt. Kanté avait pris un carton jaune, il fallait amener un plus sur le plan offensif. C’est quelque chose qui a été envisagé.

« A la mi-temps, prioritairement c’est Didier qui parle. »

Entre le moment où la mi-temps est sifflée et le moment où on arrive aux vestiaires, il y a une minute ou deux où on a le temps de faire une analyse rapide de ce qui s’est passé. Après il appartient à Didier de faire la synthèse de tout ça et d’ajouter sa touche personnelle. Moi, il peut m’arriver de dire quelque chose sur le plan collectif, mais très court. D’abord les joueurs arrivent, ils se calment tous pendant trois ou quatre minutes, Didier prend la parole pendant quatre ou cinq minutes, après il en reste deux ou trois avant de retourner sur le terrain. Je peux dire quelque chose collectivement ou individuellement, parfois c’est un joueur qui prend la parole, mais prioritairement c’est Didier qui parle.

Le 9 septembre 2018 avant France-Pays-Bas, le staff au complet (et en costume). De gauche à droite, Franck Raviot, Guy Stéphan, Didier Deschamps et Grégory Dupont.
Le 9 septembre 2018 avant France-Pays-Bas, le staff au complet (et en costume). De gauche à droite, Franck Raviot, Guy Stéphan, Didier Deschamps et Grégory Dupont.
Crédits : photo Simon Morcel/FFF

La particularité d’un staff de sélection, c’est qu’il a l’équipe à disposition très peu de temps dans l’année. Comment revenir sur un match quand les joueurs ne sont plus là ? Est-ce que vous les voyez entre deux rassemblements ?

Non, on ne les voit pas. Par contre, on est très attentif à leur temps de jeu, on regarde tous leurs matchs, sans exception, sur une cinquantaine de joueurs. C’est une liste ouverte, certains peuvent disparaître, d’autres arriver. On regarde tous les matchs. A la télévision ou sur l’iPad, on a accès à toutes les chaînes possibles et imaginables. Et aussi sur place, évidemment.

Quand vous êtes en observation sur un match de club, échangez-vous avec les joueurs, ou des membres du staff de leur équipe ?

Ce qui est agréable au stade, c’est qu’il y a une vision périphérique de l’ensemble. On voit le comportement corporel du joueur, comment il se comporte quand le ballon est à cinquante mètres, comment il réagit. On voit l’échauffement, c’est très important. La vision périphérique, on ne l’a pas à la télé qui nous montre dix ralentis, mais on ne voit pas ce qui se passe ailleurs sur le terrain. Dans le stade, on sent le match, l’atmosphère, c’est important de ressentir ça aussi.

Quand vous allez à Londres, si le match est à 14h, vous pouvez revenir le soir, sinon c’est le lendemain. Ça fait un jour et demi, et vous n’avez vu qu’un match. Et pendant ce temps, il y en a eu dix, douze, quinze, qu’il faudra voir plus tard. Et les semaines de Ligue des Champions, c’est encore pire. Ça va très vite.


 

Les joueurs savent-ils que vous êtes là ? Le fait que vous soyez là influence-t-il leur performance ?

En général, oui, c’est sur le site de la Fédé. Ils peuvent le savoir. Mais on ne fait pas d’annonce particulière. Je ne sais pas si ça influence, peut-être. En plus, on n’est pas sûr qu’il va jouer, on n’appelle pas Pochettino ou Rudi Garcia en leur disant « je viens, fais-le jouer », ce n’est pas possible. Il peut y avoir des discussions avec les entraîneur, mais on ne va pas leur imposer de faire jouer untel.

Il se peut que vous vous déplaciez pour rien…

C’est rare, mais c’est arrivé. Le joueur est sur le banc, n’est pas rentré, ou s’est blessé à l’échauffement. Si on ne va voir un seul joueur, le risque est plus grand. Si on va à Stuttgart-Augsbourg, par exemple, et que Pavard a un petit bobo, bon… Par contre quand on va voir Manchester City-Manchester United, il y a plus de chance de se déplacer pour quelque chose.

Avec les moyens techniques modernes d’analyse vidéo, de statistiques individualisées, qu’est-ce que l’observation depuis le stade apporte de différent ?

Les données statistiques ou vidéo sont importantes, mais pas suffisantes. Rien ne remplace l’œil. Vous pouvez avoir un joueur qui a réussi 95% de ses passes, mais qui les a données à trois mètres, latéralement. Il en a réussi 95%, mais lesquelles ? Il faut creuser.

Est-ce que l’incompréhension que soulèvent les choix du sélectionneur quand il annonce sa liste ne vient pas d’une méconnaissance de ce qui se passe à l’intérieur du groupe ?

Je vais donner un exemple. Ce coup-ci, il y aurait pu avoir Laporte, et finalement on a pris Lenglet. Les journalistes vont dire « pourquoi il n’a pas pris Laporte ? ». On aurait pris Laporte, ils auraient dit « pourquoi pas Lenglet, alors qu’il est titulaire à Barcelone ? ». Il y aura toujours ça. Pourquoi par exemple Dubois, et pas Lala, de Strasbourg ?

« Il y a des repères pour que ça fonctionne, il faut des codes et les respecter. »

Le vécu dans le groupe, c’est aussi primordial. Didier accorde beaucoup d’importance à ça. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne veut que des caractères faciles. Avoir un joueur avec un fort caractère, ce n’est pas un problème. Mais il y a des repères pour que ça fonctionne, il faut des codes et les respecter. Ce qui se passe aujourd’hui par rapport à il y a vingt ans, c’est qu’on a des jeunes joueurs qui jouent très vite au haut niveau et capables de s’exporter très tôt. Didier, à son époque, il est parti à l’étranger à 25 ans.

Quelques minutes après le coup de sifflet final à Moscou le 15 juillet 2018.
Quelques minutes après le coup de sifflet final à Moscou le 15 juillet 2018.
Crédits : photo Aurélien Durand/FFF

Aujourd’hui, ils partent à 20 ans, même avant. Coman, il est passé par Paris, par la Juventus, il est au Bayern. Ousmane Dembélé est passé par Dortmund, il est à Barcelone. Martial est à Manchester, il est passé par Monaco. A 22 ans, les mecs ont déjà connu des choses exceptionnels. Cette génération-là, la génération Z, très connectée, en plus de ne pas craindre l’échec, il n’y a pas de doute chez eux, et ils sont capables de s’expatrier. Ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans.

« On ne parle pas de la même façon à Hugo Lloris et à Kingsley Coman »

Même des joueurs qu’on connaît moins, qui jouent avec les U20 ou les Espoirs, Zagadou qui joue à Dortmund, Upamecano et Konaté à Leipzig, à 19 ans sont quasiment titulaires dans de très bonnes équipes. Il y a un entourage aussi, qu’il faut bien gérer, et un mode de management vis-à-vis de cette génération-là : on ne va pas parler de la même façon à Hugo Lloris et à Kingsley Coman.

Pourquoi y a-t-il ce phénomène-là aujourd’hui ? Tous ces jeunes qui jouent tôt, en France ou à l’étranger, en défense, au milieu et en attaque, à tous les postes. Pourquoi c’est arrivé ? Y a-t-il eu un travail spécifique dans les clubs ? Est-ce générationnel ? Il faudrait voir si en Angleterre et en Allemagne c’est pareil… Un peu, mais pas autant, pas en aussi grande quantité. Ce serait intéressant à étudier.

On a une richesse exceptionnelle de joueurs de l’axe. Défenseurs centraux, milieux, attaquants. C’est vraiment spécifique à cette génération.

L’Euro 2000 est intéressant à double titre, d’abord parce qu’il marque la fin de la carrière en Bleu de Didier Deschamps (et Laurent Blanc) et aussi parce que l’équipe de France confirme son titre mondial en devenant championne d’Europe. Est-on un peu dans la même configuration aujourd’hui ?

Il faut d’abord qu’on se qualifie. Inévitablement, il y aura des objectifs élevés. Dans la liste de 24 joueurs, il y en a 10 qui n’étaient pas à la Coupe du monde. Et à la Coupe du monde, 13 joueurs n’avaient jamais disputé de grande compétition. Je ne sais pas comment ce sera en 2020, c’est demain, dans un an. Il faudra voir le renouvellement. Après, le plus dur est de confirmer. Parce qu’avec l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, on sera attendu partout.


 

Quand Didier Deschamps a quitté les Bleus en septembre 2000, on a eu l’impression que le vide qu’il a laissé n’a pas été comblé, en terme de leadership sur le terrain et peut-être de relais du sélectionneur. Etait-ce le cas ?

C’est un groupe qui avait tout gagné en 1998 et en 2000. Et quand on a tout gagné, on a moins faim. Ça a été accentué par les départs de Didier et de Laurent, mais le groupe avait moins faim. Et le haut niveau est impitoyable : si on n’est pas à 100%, on déguste. On fait moins attention sur les détails, sur la préparations, sur l’entraînement. Tous ces petits pourcentages s’ajoutent à la fin et on est moins performants.

Est-ce que l’équipe actuelle pourrait être menacée par les mêmes choses que celle de 2002, pour la Coupe du monde 2022 au Qatar ? Quelles leçons tirer de cette expérience ?

Il a fait en sorte de l’anticiper, mais on n’est pas à l’abri [1]. Il faudra voir aussi la capacité des joueurs de plus de trente ans à durer. Je pense à Lloris, à Matuidi et à Giroud. L’équipe est plus jeune que celle de 1998 : Mbappé a vingt ans, Pavard et Hernandez 22 ans, Pogba, Umtiti et Varane 26 ans, Griezmann 28 ans…

Dans la préparation de la finale de la Coupe du monde 2018, qu’est-ce qui a changé par rapport à celle de l’Euro 2016 ?

Il faut garder cette flamme, cette étincelle. Il faut avoir faim, toujours dans l’idée de progresser. La plus belle image de l’état d’esprit, c’est à la Coupe du monde quand on marquait un but avec les remplaçants qui entraient sur le terrain. Il faut garder ça. Tout a été fait pour qu’ils soient bien, mais on ne commande par dans leur tête.

Après la remise de la Coupe du monde le 15 juillet 2018.
Après la remise de la Coupe du monde le 15 juillet 2018.
Crédits : photo Aurélien Durand/FFF

Le groupe a été formé tôt, contre le Pérou, et après il n’a quasiment plus bougé. Donc les remplaçants savaient qu’ils n’avaient que très peu de chances de jouer...

Ils étaient prêts. Il y avait une adhésion à un objectif collectif, qui était d’aller au bout. Et là, la finale perdue en 2016 a beaucoup compté. Dans la bouche de ceux qui y avaient participé, c’était « les gars, on est en quart, mais on n’est pas au bout ! On est en demi, mais on n’est pas au bout ! ». Ça été très importants que ces joueurs là soient toujours là pour transmettre ce message. Ils l’avaient vécu sur le terrain. A l’Euro, on a fait notre finale en demi-finale, contre l’Allemagne. Une ambiance extraordinaire. On venait de battre les champions du monde. Mais l’expérience sert. C’est une déception. Mais ça se joue à rien : la frappe de Gignac sur le poteau… Est-ce qu’on aurait été champion du monde après ? On ne le saura jamais.

[1L’équipe de France a perdu neuf jours plus tard à Konya contre la Turquie, 0-2.

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