Julien Momont : « Griezmann rend tout le monde meilleur »

Publié le 8 mars 2020 - Bruno Colombari

Journaliste sur RMC Sport où il commente et analyse la Premier League, Julien Momont est aussi le coauteur des trois livres des Dé-managers issus des Cahiers du football : Comment regarder un match de foot, Les entraîneurs révolutionnaires du football et L’odyssée du 10, tous édités chez Solar.

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Quand il fait ses débuts en sélection en mars 2014, Antoine Griezmann est peu connu en France, où il n’a jamais joué en club. Quel est son statut alors à la Real Sociedad ?
Je ne connais pas assez la Real Sociedad de l’époque. Néanmoins, la France a pu constater l’étendue de son talent dans la double confrontation contre Lyon, avec notamment son superbe ciseau à Gerland. C’est la période de son affirmation comme un grand talent de Liga.

Malgré la défection de Ribéry, il ne s’impose pas tout de suite et n’est pas toujours titulaire à la Coupe du monde. Il est d’ailleurs plus efficace en tant que remplaçant… Comment l’expliquer ?
C’est à la fois une question de système, de profil et de concurrence. Les Bleus jouent alors en 4-3-3, Griezmann était plutôt un joueur de couloir, et Benzema et Valbuena sont devant lui dans la hiérarchie, avec une complémentarité intéressante avec Giroud.


 

« Le passage au 4-2-3-1, c’est la validation de la prise de pouvoir technique de Griezmann dans l’animation offensive des Bleus. »

Est-il juste de dater précisément son changement de statut en Bleu au huitième de finale contre l’Irlande à Lyon, en 2016, quand Deschamps le replace dans l’axe derrière Giroud à la mi-temps ?
Oui, parce que c’est le basculement définitif vers une organisation qui vise à optimiser ses qualités. À l’Atlético, Diego Simeone en a fait un attaquant axial, dans une équipe où il pouvait laisser libre cours à sa créativité, son intelligence, sa finesse technique, son sens du déplacement et de l’improvisation. Sur l’aile, il n’a jamais été un joueur qui collait à la ligne, débordait et envoyait des centres. Mais recentré, il pouvait jouer à 360 degrés.

Le passage au 4-2-3-1, c’est la validation de la prise de pouvoir technique de Griezmann dans l’animation offensive des Bleus, avec le constat, alors, qu’il est l’atout à mettre dans les meilleures dispositions pour réussir.

Peut-on dire que depuis il occupe un vrai poste de numéro 10 en sélection ? Et si oui, dans quelle mesure l’absence de Benzema lui a-t-elle profité ?
Oui, il est le numéro 10 de l’équipe de France, dans l’acception moderne du rôle, moins dans l’organisation pure et dure, plus par la déstabilisation par la passe ou une prise de balle. Extrêmement mobile, intelligent dans ses déplacements pour trouver des espaces entre les lignes ou sur la largeur, très bon dans le petit jeu combiné... Dans une équipe qui n’a pas de structure ou de plan offensif très strict, il a beaucoup de liberté.

Cela ne veut pas dire qu’il aurait été incompatible avec Karim Benzema, qui peut occuper d’autres zones et qui a montré au Real qu’il pouvait bien s’entendre avec un autre joueur qui aime venir combiner entre les lignes : Eden Hazard. Associer Benzema et Griezmann dans un 4-2-3-1 aurait requis un voire deux attaquants de profondeur sur les côtés, ce qu’est Mbappé. Benzema a par ailleurs montré au Real qu’il pouvait être un excellent attaquant de surface dans une animation qui envoie beaucoup de centres. Ça aurait été une belle association, en tout cas.


 

« Il apporte une créativité indispensable dans les trente derniers mètres. »

Certains disent que c’est lui qui a poussé Deschamps à un jeu de transition sans possession en Russie, sous l’influence du schéma de jeu de l’Atlético et de Diego Siméone. Est-ce plausible ?
Grâce à son travail avec Simeone, Griezmann offre des garanties de travail défensif. C’est peut-être ce qui a conforté Deschamps dans l’idée qu’un équilibre défensif était possible avec un milieu de moins et lui dans l’axe. Il est aussi un très bon relais pour lancer les contre-attaques. Mais Griezmann a aussi montré avec les Bleus qu’il était très utile sur attaque placée car il apporte une créativité indispensable dans les trente derniers mètres.

Je ne pense pas que le plan de jouer en transition soit uniquement lié à Griezmann, mais aussi aux autres forces de l’effectif : la qualité de jeu long de Pogba, le volume de courses de Matuidi, la vitesse de Mbappé...

Quelle a été son poids dans le titre de champion du monde des Bleus en 2018, où il a été moins en évidence que lors de l’Euro 2016 ?
Il a certes été moins décisif, mais pas moins important dans le jeu de Bleus. Il a été un relais crucial en transition offensive, il a pris ou créé des espaces par son jeu sans ballon, et il a apporté son volume défensif. La contribution de Griezmann ne peut se limiter au nombre de buts marqués ou de passes décisives données.


 

Que lui manque-t-il pour devenir l’égal de Platini ou de Zidane en sélection ? Le capitanat ? Un Ballon d’or ?
Dans le jeu en équipe de France, je dirais qu’il en est déjà l’égal, ou pas loin, mais dans un style différent, avec une influence technique plus douce et moins omnipotente, qui fait parfois plus briller les autres que lui-même. Pour le reste, il lui reste encore du temps et des compétitions à jouer pour gagner en statut.

« Il a du mal à s’intégrer dans la structure très précise requise au Barça. »

Son transfert à Barcelone n’est pour l’instant ni une franche réussite ni un échec. A-t-il fait le bon choix l’été dernier, et surtout, au bon moment dans sa carrière ?
Pour l’instant, cela ressemble à une erreur de casting, de par l’inadéquation de Griezmann aux besoins du Barça. Il a du mal à s’intégrer dans la structure très précise requise au Barça. Ces principes lui laissent paradoxalement moins de liberté offensive qu’il ne pouvait en avoir à l’Atlético, et il semble encore peiner à faire les bons choix dans son jeu sans ballon.

L’absence de Suárez et d’ailiers capables de prendre la profondeur, en plus de la présence de Messi qui mène toutes les attaques, impliquent un rôle un peu à contre-emploi pour lui, moins présent dans l’élaboration des actions et plus à la finition. Il apporte plus en prenant la profondeur qu’en venant entre les lignes, où beaucoup de joueurs se trouvent souvent déjà, mais ce n’est pas encore naturel pour lui. Griezmann est toutefois un joueur intelligent et s’adaptera peut-être avec le temps à ce nouveau contexte de jeu.

A 29 ans, peut-on espérer que l’année 2020 sera le point culminant de sa carrière, comme Platini en 1984, Kopa en 1958 ou Zidane en 2000) ?
La question principale, c’est de savoir si ces difficultés au Barça auront un impact sur son rendement en sélection. Si l’on considère qu’il retrouvera avec les Bleus un contexte tactique dans lequel il s’épanouit, qui lui convient parfaitement car il est notamment pensé pour valoriser ses qualités, alors il sera encore un élément clé de l’équipe de France à l’Euro.

Mais pour que l’on considère cette saison comme le pic de sa carrière, compte tenu de tout ce qu’il a déjà accompli auparavant, il faudrait qu’il porte à lui seul les Bleus vers la victoire. Cela impliquerait des défaillances des autres grands talents des Bleus. Alors que Griezmann, justement, rend tout le monde meilleur.


 

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