30 juin 2018 : France-Argentine

Publié le 30 juin 2019

Vice-champions du monde contre vice-champions d’Europe, meilleur joueur de la planète contre superstar naissante, albiceleste contre Bleus : à Kazan, capitale des Tatars fondée à l’époque de Genghis Khan, va se jouer un match historique.

Le contexte

Trois matchs, sept points, trois buts marqués dont un sur pénalty : au terme du premier tour, les Bleus ont rempli leur contrat et terminé en tête de leur groupe, mais c’est tout. En grande difficulté contre l’Australie (2-1), sous pression jusqu’au bout contre le Pérou (1-0) et sans inspiration face au Danemark (0-0), l’équipe de France inquiète. D’autant qu’en huitièmes, ce n’est pas la Croatie ou le Nigeria que les Bleus allaient retrouver, mais l’Argentine de Messi et Di Maria, sortie miraculeusement d’un premier tour en mode panique avec un nul contre l’Islande (1-1), une correction face à la Croatie (0-3) et une victoire arrachée avec les dents à la 85e contre le Nigeria (2-1).

Rétrospectivement, il paraît évident que jouer cette Argentine-là avec ses cinq buts encaissés en trois matchs, une attaque faiblarde (trois buts inscrits) et un collectif défaillant, était une bien meilleure option qu’affronter la Croatie de Luka Modric. Mais le 30 juin, on ne le sait pas encore, et on se dit que le tableau en mode Copa América qui attend les Bleus (Argentine, puis Uruguay et Brésil, qui sera finalement éliminé par la Belgique) n’est pas très commode.

On ne sait pas non plus ce que va donner ce 4-3-3 asymétrique mis en place contre le Pérou avec Matuidi sur l’aile gauche (placé assez bas), Mbappé à droite (mais plus haut) et Giroud en pointe, avec Griezmann derrière lui. On se demande aussi si les soucis récurrents de Samuel Umtiti avec son genou sont bien terminés, et si les jeunes latéraux Pavard et Hernandez, 22 ans chacun, vont faire le poids face à Messi et Di Maria, alors que Sampaoli a laissé sur le banc Sergio Agüero. De toute façon, les Argentins n’ont pas le choix : ils doivent faire le jeu et compter sur un exploit de leur capitaine pour passer l’obstacle.

Il est 17h à Kazan, 16h en France. Le Kazan Arena est plein, mais il est aux couleurs argentines avec plus de 24 000 supporters de l’albiceleste (sur 42 000 spectateurs). Six fois plus que de Français ! L’arbitre iranien Alireza Faghani donne le coup d’envoi.

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Le match

Les premières minutes voient les Argentins faire tourner le ballon face à des Français prudents et qui mettent de l’impact dans les premiers contacts (Giroud 1e, Pogba 3e, Matuidi 4e) et concèdent des coups francs sans danger. A la 8e, Mbappé tente une percée plein axe, arrêtée irrégulièrement par Mascherano et Tagliafico à 23 mètres des buts argentins, légèrement sur la droite de l’arc de cercle. C’est pour Griezmann bien entendu, qui trouve la barre d’Armani, battu. Premier coup de chaud du match.

Une fusée en orbite
Le suivant arrive juste après : A la 11e, les Banega perd une balle en position offensive suite à une touche. Mbappé jaillit dans ses 30 mètres, prend le ballon devant Tagliafico et accélère. Il dépose Mascherano dans le rond central, se décale légèrement pour éviter Marcos Rojo, pousse un peu loin son ballon et accélère une deuxième fois à l’entrer de la surface pour le passer., une pointe de vitesse qui sera chronométrée à 37 km/h. Le défenseur l’accroche par le bras et le pousse dans le dos. Pénalty indiscutable, alors qu’il n’y avait pas vraiment danger de but si Mbappé avait poursuivi son action. Griezmann assure un plat du pied sur la droite d’Armani. 1-0 et premier jaune pour Rojo.

Cinq minutes plus tard, Pogba récupère un ballon à l’entrée de la surface française, est accroché par Pérez, joue vite le coup franc et décoche une ouverture de cinquante mètres pour Mbappé qui devance trois Argentins, contrôle et est balancé à la limite de la surface. Cette fois, c’est Tagliafico qui écope d’un avertissement (19e). C’est à droite de la surface, pour Pogba, à 17 mètres. Au-dessus. On n’a toujours pas vu Messi, par contre Mbappé commence à écrire sa légende.

Envie de revoir le match en intégralité (avec des commentaires en anglais) ? C’est possible sur Footballia.

Et le public argentin s’est tu
Les Bleus appliquent le schéma qui sera le leur lors des deux matchs suivants : bloc très bas, pas de pressing au milieu, abandon de la possession à l’adversaire (31% contre 69) et transitions hyper-rapides. Le plan fonctionne, du moins tant que les Argentins s’obstinent à jouer court devant. Un deuxième but serait quand même le bienvenu. A la 26e, Pogba lance de loin Griezmann qui déborde Rojo, trébuche dans la surface, centre mais Armani plonge. Le public argentin s’est calmé, et des « Allez les Bleus » commencent à se faire entendre. A la 28e, un centre de Pavard rebondit sur le tibia de Giroud qui ne peut reprendre au point de pénalty. A la 31e, une magnifique sortie de balle sous pression et à une touche entre Umtiti, Pogba, Kanté, Matuidi et Griezmann revient sur Pogba dans le rond central, qui accélère et sert Mbappé dans la surface. Mais Tagliafico reste debout et contre.

La mi-temps approche et les Argentins commencent à trouver des lignes de passe dans le camp français, avec une incursion de Messi dans la surface, contré par Griezmann (37e),une percée d’Otamendi (38e) ou juste après, un centre de Pavon sorti devant Lloris par Pavard. Le même Pavard, servi par Griezmann, centre trop fort pour Giroud qui ne peut couper (39e). C’est au moment où on se dit que le 1-0 n’est pas cher payé pour les Argentins que ces derniers se souviennent qu’ils ont le droit de tirer de loin. Sur une touche, Banega trouve Di Maria démarqué à 25 mètres dont la frappe soudaine du gauche bat Lloris (41e, 1-1). A force de jouer bas…

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Menés au score, pour la première et dernière fois
Le début de deuxième mi-temps voit des Bleus en difficulté. D’entrée, Di Maria se joue de Pavard qui l’accroche entre le point de corner et la surface. Coup franc tiré par Banega, le ballon est repoussé, il revient sur Messi qui pivote, tire et Mercado, couvert par Pavard, dévie au passage et prend Lloris à contre-pied (48e, 1-2). Ça ne pouvait pas plus mal commencer. C’est surtout la première fois que les Bleus sont menés au score dans le tournoi. On ne le sait pas encore, mais c’est aussi la dernière fois.

Ce renversement de situation aurait pu accabler l’équipe de France. Au contraire, il la transcende et l’oblige à aller au bout d’elle-même, à aller puiser des ressources inconnues. A respirer l’air des sommets.

Les contacts se font rudes. Banega sèche Mbappé et obtient un jaune (le quatrième, déjà), Griezmann (51e) et Mbappé (54e) tentent d’envoyer des coups francs dans la boîte. Les Argentins ne sortent plus, ils sont acculés. A la 56e, ils sont à la limite de la rupture quand sur une talonnage de Giroud, Fazio manque sa passe en retrait pour Armani, Griezmann les contourne et manque d’un rien le cadre.

Centre de l’arrière gauche, but de l’arrière droit
C’est le moment pour Pavard de faire une Thuram, en rattrapant sa double faute sur le but de Mercado. L’arrière droit se trouve très haut quand Kanté sert Matuidi de l’autre côté, lequel ouvre sur Hernandez sur l’aile gauche. En bout de course, le défenseur de l’Atlético centre en évitant le tacle de Mercado. Le ballon traverse la surface en rebondissant deux fois et arrive sur Pavard côté droit. Lequel place une volée liftée parfaite (57e, 2-2) qui fera de lui un héros national. Et qui sera élue plus beau but du tournoi.

Mais l’essentiel n’est déjà plus là : les Argentins ont vu leur avance effacée en neuf minutes et tout est à refaire. Trop tard : le but de Pavard est un électrochoc qui transfigure les Bleus. Fini de reculer, fini d’attendre. Les dix minutes qui suivent vont être un enfer pour les coéquipiers de Messi qui ne maîtrisent plus rien. A la 64e, encore un ballon pour Hernandez à gauche. Cette fois, son centre est court et arrive sur Matuidi dans la surface, qui est contré. Le ballon revient sur Mbappé qui contrôle du droit, se décale de deux mètres et frappe du gauche sous la main d’Armani (3-2), un but qui rappelle furieusement celui de Wiltord en finale de l’Euro 2000.

Onze minutes pour renverser la table
L’Albiceleste a désormais la tête dans le seau, et les Bleus vont appuyer encore un coup, alors que Agüero vient de rentrer à la place de Pérez. Un coup franc de Messi (65e) ne donne rien, mais l’attaque placée verticale partie de Lloris et relayée par Kanté, Griezmann, Matuidi et Giroud finit sur Mbappé qui achève le travail (68e, 4-2). Il aura fallu quatre minute et quarante secondes au gamin de Bondy pour réussir un doublé. Et onze minutes aux Bleus pour renverser la table.

Dans l’euphorie, on passe tout près d’un scénario à l’Allemagne-Brésil 2014 (quatre buts en six minutes) quand Pogba décale Giroud côté gauche et que l’avant-centre des Bleus ne trouve pas le cadre (70e). Pourquoi Griezmann décide-t-il alors d’apostropher Hernandez, lui disant de se replacer, et d’arrêter les contres alors que le 5-2 est tout proche ? Pourquoi Matuidi s’est-il énervé sur Otamendi qui venait de sécher Griezmann ? Carton jaune pour le relayeur français, suspendu contre l’Uruguay et remplacé par Tolisso.

Griezmann siffle la fin de la récré
Dans la foulée, Pavard prend aussi une biscotte pour une nouvelle faute sur Di Maria (73e) et Kanté part pleins gaz en contre, mais Mbappé rate sa remise en une touche pour Griezmann. Lequel coupe encore son effort sur un contre lancé par Mbappé alors que quatre Bleus s’étaient projetés vers l’avant (77e). Merci pour eux ! Deschamps le remplace peu après par Fekir (83e) alors que Mascherano se soit essuyé les semelles sur sa cheville.

Les Argentins réagissent mollement, avec une frappe de Meza déviée par Hernandez dans les mains de Lloris (80e). Varane sort tous les ballons qui traînent et on s’avance vers une fin de match tranquille. Mais dans ce genre de rencontre, il n’y a rien de facile, jamais. Agüero s’échappe dans la surface avant d’être repris par Pavard (84e), Fekir perd un ballon brûlant à quarante mètres et Messi fait un grand pont à Umtiti, entre balle au pied dans la surface mais son tir du droit est inoffensif (85e). Varane contre une tentative d’Agüero lancé par Messi (86e). Mbappé est acclamé pour sa sortie, remplacé par son pote Thauvin (89e).

Dans le temps additionnel, le feu reprend
Le match est plié désormais, les supporters argentins chantent pour accompagner les probables dernières minutes de Coupe du monde de Messi. Les Bleus s’endorment un peu. Erreur. Messi n’est plus marqué, et des quarante mètres il sert un amour de passe en cloche sur la tête d’Agüero dans le dos de Varane (4-3). Il reste deux minutes de temps additionnel. Le feu reprend. Pogba est séché par Mercado, Otamendi prend un avertissement et Giroud, qui envoie les mains, en prend un aussi.

Au moins l’échauffourée fait perdre de précieuses dizaines de secondes aux Argentins. Giroud tente de protéger un ballon près du corner mais n’obtient qu’une sortie de but. Sur l’ultime action, le 4-4 est tout proche : Di Maria ouvre du gauche sur Agüero qui sert Meza dont le centre tendu est dévié au passage par Di Maria et passe devant la cage de Lloris. Cardiaques s’abstenir !


 

La séquence souvenir

Je l’avais décrite en détail dans un article publié le 29 décembre dernier 2018, un dernier souvenir pour la route. Je la reprends ici.

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68e minute : les Bleus mènent 3-2 depuis quatre minutes et les Argentins sont encore sonnés. Suite à une sortie de but jouée court, le ballon part du pied gauche de Umtiti à l’angle de sa surface, qui remet à Lloris, lequel contrôle du droit et passe du gauche à Kanté. Lequel, en position de défenseur central, remonte sur quelques mètres et sert Griezmann dans le rond central. Six Argentins ont été éliminés à cet instant.

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Alors qu’il a Giroud dans son dos et Mbappé décalé sur l’aile droite, Griezmann joue à une touche pour Matuidi sur sa gauche. Matuidi fait un contrôle du gauche en avançant et sert immédiatement Giroud dans la profondeur.

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Les Bleus se retrouvent en trois contre trois : Giroud qui a fait l’appel a Griezmann en renfort derrière lui et Mbappé qui prend de la vitesse à sa droite, libre de tout marquage. Devant lui, il a Mercado et Tagliafico qui vont tenter de fermer la porte, Mercado se tenant sur sa gauche. Plus bas dans le couloir gauche, Lucas Hernandez offre aussi une solution de passe. Autant dire que les Argentins sont débordés.

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Quand Giroud reçoit la passe, le ballon perd de la vitesse, il ne peut pas passer entre les deux défenseurs et Tagliafico est trop près de lui pour qu’il puisse déclencher une frappe. Comme il a vu Mbappé, il se contente de prolonger la passe de l’extérieur du gauche, devant lui.

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Pile dans la course de Mbappé qui arrive lancé et qui a vu que le second poteau de d’Armani est grand ouvert. Mbappé ne prend aucun risque, et du plat du pied à une douzaine de mètres de la cage, décalé sur la droite, il place le ballon dans le petit filet opposé à ras du sol.

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Depuis la passe d’Umtiti, il s’est passé quinze secondes, onze touches de balle, sept joueurs concernés, six passes et environ 90 mètres de terrain remontés. Les Argentins n’ont pas touché le ballon.

Le Bleu du match

C’était un jour pour Kylian Mbappé, après une première quinzaine moyenne (un but contre le Pérou). Sa pointe de vitesse et ses changements de rythme devraient faire mal à une défense argentine vite dépassée. Et ça n’a pas traîné : au terme du premier quart d’heure, Mbappé avait déjà rendu fou Rojo, Tagliafico et Otamendi qui ne savaient plus quoi faire pour l’arrêter : faute et coup franc (8e) de Griezmann sur la barre, faute et pénalty (11e) transformé par Griezmann, faute et coup franc (16e) de Pogba, au-dessus. Et deux jaunes pour Rojo et Tagliafico. A ce rythme-là, les Argentins allaient se retrouver à huit avant la pause.

Mais Mbappé voyait les espaces se fermer autour de lui, et quand il entrait à nouveau dans la surface, il était pris à la régulière par Tagliafico. En début de deuxième mi-temps, alors que l’Argentine a pris l’avantage, c’est Ever Banega qui récolte un jaune pour une faute sur le Parisien. Lequel n’est pas impliqué sur le but égalisateur de Pavard, mais inscrit un doublé en quatre minutes pour entrer dans l’histoire. Face à Léo Messi, sous les yeux de Diego Maradona et avec les félicitations de Pelé. Difficile de faire mieux… C’est ce 30 juin 2018 que le monde découvre le phénomène. La légende est en marche, elle court même et elle manque une passe décisive pour Griezmann, avant de sortir sous les acclamations du public de Kazan. Et des 301 millions de téléspectateurs dans le monde entier.

L’adversaire à surveiller

Battu en quart de finale par l’Allemagne en 2006 (sans jouer), battu encore en quart de finale par l’Allemagne en 2010, battu toujours en finale par l’Allemagne en 2014, Léo Messi sait qu’il joue probablement sa dernière chance en Russie. Pas de Mannschaft en face cette fois, mais pas grand monde non plus autour de lui. Jorge Sampaoli laisse Agüero sur le banc, ce qui ressemble beaucoup à une erreur, et pendant la première mi-temps, on ne le voit quasiment jamais, enserré dans la nasse formée par Hernandez, Matuidi, Umtiti et surtout Kanté, qui va y gagner une chanson.

Mais ces joueurs-là, on ne doit jamais leur laisser un mètre de libre, sinon attention les dégâts. Au retour des vestiaires, c’est lui qui récupère un ballon repoussé par Pogba, se retourne et frappe de l’entrée de la surface, Mercado déviant son tir dans le but. A cinq minutes de la fin, il est servi par Mascherano, enrhume Umtiti d’un grand pont et tire à quatorze mètres, heureusement du pied droit. Et dans le temps additionnel, il sert un caviar de trente mètres à Agüero, dont la rentrée a failli être décisive.

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La petite phrase

Comme d’habitude en Coupe du monde, Diego Maradona a fait le show. Mais en Russie, c’était depuis les loges des VIP. Installé à côté de Ronaldo et de Mikaël Silvestre, el Pibe de Oro, à qui la FIFA avait demandé de se calmer après ses prestations du premier tour, n’a pu que constater les dégâts : « Nous sommes venus au cinéma plus que sur le terrain parce que nous sommes venus assister à la chronique d’une mort annoncée. Et c’est ce qu’il s’est passé », a-t-il déclaré à la chaîne vénézuélienne Tele Sur.

La fin de l’histoire

Au terme de ce qui deviendra un match historique, deux sentiments prédominent : cette équipe de France-là a un potentiel offensif énorme, et elle est armée pour battre n’importe qui. Après un premier tour très moyen, sa Coupe du monde est lancée avec ce match déclic, comme l’avaient été le France-Autriche 1982, le France-Paraguay 1998 ou le France-Espagne 2006. De fait, contre l’Uruguay en quart (2-0) et la Belgique en demi (1-0), les Bleus s’imposent froidement avec une efficacité clinique. Et en finale contre la Croatie, ils rejouent (en moins spectaculaire) le scénario de Kazan en souffrant en première période avant de plier le match en quatre minutes passée l’heure de jeu (4-2). L’Argentine rentre au pays la tête basse. Battue en finale de la Coupe du monde 2014, battue en finale de la Copa América en 2015, puis encore en 2016 (les deux fois aux tirs au but), la voilà sortie dès les huitièmes.

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