Julien Du Rhéart, l’inconnu au bataillon

Publié le 6 avril 2020, mis à jour le 25 mai 2020 - Pierre Cazal

Trois fois international avant-guerre distingué pour ses capacités physiques plutôt rares, porteur d’un nom qui n’existe nulle part en France, l’histoire de Julien Du Rhéart ne pouvait qu’intriguer. Et pour cause...

Jusqu’à peu, Julien Du Rhéart fut l’un des Bleus sur lesquels on en savait le moins. Le Cahier de l’Equipe 1954, connu des collectionneurs, qui le premier a tenté d’établir un dictionnaire des internationaux, ne pouvait dire sur lui que : « 3 sélections , demi du Club Français et du Red Star » . Depuis, personne n’avait réussi à en savoir davantage. Wikipédia indique une date de naissance : 30 novembre 1880, mais elle est fantaisiste, comme on va le voir plus loin !

Donc, cher lecteur de Chroniques Bleues, votre connaissance de Du Rhéart se borne toujours, avant lecture de cet article, à savoir qu’il se prénommait Julien (encore, dans le passé, l’annuaire de la FFF indiquait Jean avant que je ne rectifie). Et qu’il a joué 3 matches internationaux, de 1906 à 1911, tous trois largement perdus (0-5, 1-4, 0-3), en tant que demi-aile, c’est-à-dire arrière latéral avancé, aujourd’hui.

L'équipe de France battue par la Belgique le 22 avril 1906
L’équipe de France battue par la Belgique le 22 avril 1906
Debout, de gauche à droite : Du Rhéart, Verlet, Allemane, Crozier, Moigneu, Schubart ;
Accroupis : Jouve, Mesnier, Royet, Cyprès, Filez.

Inconnu au bataillon, car, si d’aventure vous cherchez sur des sites généalogiques, vous découvrirez que ce nom n’existe pas en France, qu’aucun Du Rhéart n’est né depuis des siècles, et qu’a fortiori il n’est pas possible de dénicher un acte de naissance à ce nom, pas plus qu’une fiche militaire.

Alors, s’agit-il d’ un pseudonyme ? Et , dans ce cas, peut-on savoir de qui ? Quelques joueurs ont usé de pseudonymes : Beau, dit Coulon, Poissenot , dit Huot, Furois, dit Mercier, j’en oublie peut-être, mais on les connaît. Pour Du Rhéart, rien.

Pris en Tenaille

Jusqu’à ce qu’en tapant, un peu à la désespérée, Durheart ( tout attaché) sur Google (le mot heart me faisant pense à l’anglais), un nom composé est apparu : Tenaille-Durheart !

Une petite recherche plus tard, je tombais sur la fiche militaire de Marie-Sébastien-Julien Tenaille-Durheart, né le 13 mars 1885 dans le 16ème arrondissement de Paris.

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C’est notre homme ! Car, sur l’Auto, Du Rhéart apparaît dès 1900, sous les couleurs de l’AC du 16ème. C’est alors un athlète, qui va courir le 100 mètres en 11"2, ce qui pour un footballeur est encore aujourd’hui très rapide ; il saute en hauteur, lance le disque, bref c’est un athlète polyvalent, de bonne taille pour l’époque (1m75, dix centimètres au moins au-dessus de la taille moyenne des Fançais à l’époque), qui pratique en même temps le football.

La consultation de son acte de naissance indique : de père et de mère non dénommés. C’est donc ce qu’on appelait un enfant naturel, il a été présenté à la mairie par la sage-femme qui a procédé à l’accouchement. C’est seulement en 1898 que sa mère daigne le reconnaître à l’état-civil, et l’acte précise que la même sage-femme s’est présentée à la mairie avec la mère pour authentifier l’enfant, qui, à 13 ans, a enfin un nom : Tenaille (le nom de sa mère) et Durheart, le nom de son père, qui n’est pas présent, ne le reconnaît pas, mais c’est la mère qui donne son nom.

Durheart est un nom anglais

L’enfant est blond, a les yeux bleus, Durheart est un nom anglais, on devine le reste. Et je m’abstiens de tout jugement.

La mère s’appelle Tenaille de Bazarne : elle n’est pas noble ; les Tenaille formaient une vaste famille dont les membres, pour se distinguer, accolaient au nom de la famille celui d’une terre : on trouve donc des Tenaille de Vaulabelle, des Tenaille d’Estais, etc...

Au moment où il s’inscrit à l’AC du 16ème arrondissement, le jeune Marie-Sébastien-Julien choisit son 3ème prénom (usuel ?) et surtout occulte le nom de Tenaille, pour des raisons qu’on ignore et que chacun peut conjecturer. Il préfère le nom de son père, mais le scinde en deux parties pour se donner un faux air noble autant que pour se l’approprier. Il crée ainsi le nom de Du Rhéart... inconnu au bataillon, qui sera son nom d’usage, réservé au sport.

Le Red Star en janvier 1911.
Le Red Star en janvier 1911.
Debout, de gauche à droite : Nicolaï, Gamblin, Du Rhéart, Woolley, Gindrat ;
Accroupis : Morel, Maës, Perrin, Denis, Verbrugge. Manque Heyting.

Un engagement physique supérieur à la moyenne

Après l’AC du 16ème, il passe au SA Montrouge, puis au Club Français, et enfin au Red Star. Il est systématiquement le capitaine de ses équipes, ce qui dénote un fort tempérament, s’ajoutant à un engagement physique supérieur à la moyenne grâce à ses qualités d’athlète. Mais ce n’est pas un technicien : il se bornera toujours à des travaux essentiellement défensifs. C’est un joueur utile mais pas doué, comme le prouvent ses trois petites sélections , décrochées à trois ans d’écart à chaque fois. Il est respecté , mais ce n’est pas une vedette.

Désormais nettement moins inconnu au bataillon, Julien Du Rhéart deviendra ingénieur des travaux publics, aura deux enfants, dont une fille qui se mariera aux Etats-Unis. Il est décédé le 28 février 1963 à Paris.

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