Les Bleus et la Coupe : quatre épopées mondiales vues par un historien

Publié le 11 mars 2020, mis à jour le 2 mai 2020 - Bruno Colombari

Du temps court du match au temps long d’une génération de joueurs, François da Rocha Carneiro trace des parallèles et souligne les constantes entre les parcours des Bleus lors des Coupes du monde 1958, 1982, 1998 et 2018 (éditions du Détour).

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A lire l’équipe de France racontée par François da Rocha Carneiro — qui y a consacré par ailleurs une thèse de doctorat, c’est dire s’il maîtrise le sujet, — on a l’impression de redécouvrir un paysage familier sous un angle nouveau, un peu comme ces images filmées par un drone, à vol d’oiseau, et qui dévoilent un panorama de manière inattendue. Comme on dit dans la presse, tout est affaire d’angle.

L’ouvrage est structuré en quatre parties (Coupes du monde 1958, 1982, 1998 et 2018, autant d’épopées héroïques d’abord perdues, puis gagnées), elles-mêmes scindées en quatre temps : « Préparer la bataille », « La compétition », « Des hommes dans la bataille », « Célébrité, gloire et postérité ». Les Bleus et la Coupe est construit en fractales, de l’intérieur d’un match à celui d’une compétition, elle-même au sein d’une génération de joueurs, laquelle est un fragment d’une histoire centenaire. Décrire une pierre de taille avec minutie, patience et perspicacité, c’est d’une certaine manière donner à voir l’édifice tout entier avec ses fondations, son architecture, son élégance et ses fragilités aussi.

En 1958, l’alchimie inattendue entre Fontaine et Kopa

C’est déjà clair lors de la première partie, celle consacrée à la Coupe du monde 1958. Plus que les matchs proprement dits, sur lesquels il ne s’attarde guère — une douzaine de pages sur cinquante-six—, l’historien détaille les contextes géographique (la Suède et son relatif éloignement de la métropole), historique (la guerre d’Algérie et l’arrivée de De Gaulle au pouvoir), sociologique (via les parcours familiaux et professionnels des différents protagonistes) et médiatique (la presse écrite et radiophonique toute puissante et les balbutiements de la télévision). Les rapports de force à l’intérieur de la Fédération, entre Gabriel Hanot et Paul Nicolas notamment, sont patiemment expliqués, tout comme l’alchimie inattendue du groupe et notamment des deux joueurs vedettes du tournoi, Raymond Kopa et Just Fontaine, qui ne se connaissaient pas.


 

Ce qui est également frappant, c’est de constater à quel point il y a des constantes sur la longue durée, notamment en terme de soutien médiatique : au printemps 1958, la presse ne croit pas en cette équipe. « Si l’équipe de France ne bénéficie pas initialement d’un fort soutien populaire, ou plus exactement d’une impulsion médiatique au soutien populaire, ses performances obligent la presse comme la Fédération à adopter une autre position en cours de compétition ». Ça ne vous rappelle rien ?

La trace des exploits et des drames

En excellent historien connaissant le poids de la mémoire collective, François da Rocha Carneiro décortique avec précision la façon dont celle-ci se construit dans les années qui suivent : de l’extérieur, « focalisée sur quelques moments et quelques figures », en l’occurrence Kopa et Fontaine qui signent des autobiographies, et de l’intérieur, par les témoignages des joueurs et de l’encadrement, « où ressort davantage la construction d’un groupe à Kopparberg que la trace des exploits et des drames. »


 

En 1982, dont la mémoire collective semble n’avoir retenu que l’agression de Schumacher sur Battiston à Séville, l’équipe de France est sur un volcan. Les joueurs en ont assez qu’on leur parle de 1958 et les anciens de Suède ont investi les radios (Fontaine, Kopa, Piantoni) d’où ils ne manquent pas de critiquer la mentalité supposée de leurs cadets. L’ambiance est tendue dans les vestiaires et sur le terrain, et il faudra un quatrième match décisif (comme en 1998 et en 2018) pour voir l’équipe changer de dimension. La violence, élevée sur le terrain (avec notamment le traitement de choc infligé par Gentile à Maradona) est aussi contextuelle, en pleine guerre des Malouines qui oppose l’Argentine au Royaume-Uni dont trois équipes sont présentes en Espagne (Angleterre, Ecosse, Irlande du Nord), avec une extrême-droite locale qui demande le boycott de l’équipe anglaise. Dont les supporters répondent « you’ll never take Gibraltar ».


 

La mémoire encore fraîche des commémorations du bicentenaire

En 1998, la France vit un moment particulier autour de son équipe nationale, moment qui rejoint l’histoire avec des foules aussi importantes que lors de la Libération de Paris en août 1944. D’autant que le calendrier s’y prête : « La finale se déroulant le dimanche 12 juillet, la victoire prend place au sein du calendrier traditionnel de la célébration de la fête nationale. Elle se prolonge le 13, annonçant le point d’orgue des festivités, le 14 juillet. » Et que, rappelle l’historien, « la mémoire est encore fraîche des commémorations du bicentenaire » de la révolution française. Le moment s’achève entre septembre 2001 et juin 2002, où l’histoire sportive (France-Algérie interrompu, l’immense désillusion de la Coupe du monde 2002) et mondiale (attentats du 11-septembre, Le Pen au second tour) semblent se faire écho.

Enfin, en 2018, l’affaire Benalla coupe la pelouse sous le pied d’Emmanuel Macron qui avait soigneusement mis en scène son soutien aux Bleus. Le collaborateur du président, impliqué dans une interpellation violente de manifestants le 1er Mai, était également dans le bus de l’équipe de France sur les Champs Elysées au lendemain de la finale, activant le mouvement afin d’arriver avant le 20 heures au Palais présidentiel.


 

Transcender les conflits pour sublimer le collectif

François da Rocha Carneiro s’attarde longuement, dans chacune de ses parties, à la façon dont se construit le groupe choisi par le sélectionneur et tente de dévoiler l’alchimie subtile qui va parfois transcender les conflits larvés pour sublimer le collectif et en faire quelque chose de supérieur à la somme de ses individualités, et d’autres fois attaquer le groupe comme un acide jusqu’à le dissoudre. Pour Didier Deschamps, « le collectif est […] un espace sacré. […]. Un mois avant de donner les noms des 23 joueurs qu’il retient pour la compétition en Russie, il déclare encore sur le site officiel de la Fédération qu’avoir un équilibre de groupe, sentir un état d’esprit collectif, c’est capital ». Cet état d’esprit peut d’ailleurs naître de la difficulté et des échecs, comme l’élimination par l’Allemagne en 2014, la défaite en finale face au Portugal en 2016, ou les secousses de l’automne 2015 avec l’affaire de la sextape puis les attentats du 13 novembre.

Enfin, comme il l’avait fait dans sa thèse et parce qu’il sait l’importance des joueurs moins connus dans la construction de la sélection nationale, l’historien n’oublie pas de citer quelques uns de ces soutiers que la postérité s’empresse d’oublier.« Derrière chaque groupe se cachent donc de multiples joueurs internationaux plus ou moins éphémères. Tous passent le relais à leurs rivaux et successeurs, au profit d’une institution, l’équipe de France, qui de fait apparaît comme une dévoreuse d’hommes. »

pour finir...

Les Bleus et la Coupe, François da Rocha Carneiro, éditions du Détour. 224 pages, 18,90 euros. Sortie le 12 mars 2020.

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