Jacques Dhur, au nom du père

Publié le 5 mai 2020 - Pierre Cazal

C’est l’un des 22 gardiens de l’équipe de France à ne compter qu’une sélection, en 1927. Mais l’originalité de Jacques Dhur est ailleurs : de son vrai nom Jacques Le Héno, il a adopté le pseudonyme de son père, un pamphlétaire qui avait pris la défense d’Emile Zola lors de l’affaire Dreyfus.

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Jacques Dhur n’a joué qu’un seul match dans les cages de l’équipe de France, le 16 mars 1927 à Lisbonne, contre le Portugal, et ça s’est mal passé (0-4). Il a volontiers reconnu être responsable des deux derniers buts, sans invoquer pour sa défense l’état du terrain, transformé en bourbier par une pluie torrentielle, et le fait que pas moins de six joueurs [1] débutaient dans cette équipe qualifiée d’« ersatz » par la presse.

Le Stade Français en 1926.
Le Stade Français en 1926.
Jacques Dhur est le troisième debout en partant de la gauche (en chandail sombre). C’est la seule photo où l’on voit son visage.

Le match avait dû être reporté d’un mois en raison d’un putsch militaire au Portugal, et se disputait un mercredi, ce qui en ces temps d’amateurisme (même marron) et pour une expédition à l’étranger entraînait une cascade de forfaits : pas moins de huit en l’occurrence. Qu’allait-il faire dans cette galère, qui sombra, comme il fallait s’y attendre ? Jouer sa chance, car il n’était alors ni le premier, ni le second choix, mais le résultat fut que Gaston Barreau, le sélectionneur qui assistait au match, ne le rappela jamais.

Jacques Dhur dans les cages du Stade Français en quart de finale de Coupe de France 1928.
Jacques Dhur dans les cages du Stade Français en quart de finale de Coupe de France 1928.

Jacques Dhur, défenseur de Zola et préfacé par Jaurès en 1899

Mais Jacques Dhur est aussi le pseudonyme d’un pamphlétaire célèbre, Félix Le Héno (1865-1929). Il avait pris la défense d’Emile Zola, lors de l’affaire Dreyfus : l’auteur de la Bête humaine était attaqué à travers son père, Francesco Zola, accusé par l’extrême droite d’une faillite financière, Félix Le Héno a publié en 1899 « Le Père d’Emile Zola », préfacé par Jean Jaurès. Jacques Dhur est plus connu encore par sa virulente dénonciation des bagnes, qu’il s’agisse de celui de Cayenne ou de celui de la Nouvelle-Calédonie, dans « Chez les forçats » (1905) ou « Visions de bagne » (1925) : il contribua à obtenir leur fermeture. Il prit aussi la défense d’un pharmacien, Louis Danval, accusé d’avoir empoisonné sa femme à l’arsenic, et obtint sa grâce du président Emile Loubet en 1902 avant sa réhabilitation en 1924.

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Autant dire que la plume acérée de ce polémiste était redoutée , dans les milieux politiques, et que porter le nom de Jacques Dhur n’était pas anodin. C’est la raison pour laquelle le fait qu’il ait existé deux Jacques Dhur, l’un journaliste politique, l’autre footballeur, constituait une énigme. S’agissait-il d’une homonymie ?

Un gardien de 13 ans et demi pour le Paris Université Club en 1915

Jacques Dhur footballeur apparaît dès 1914 dans les cages de l’AS du Collège Sainte-Barbe, à 12 ans à peine ! Le 2 novembre 1915, il défend les buts du Paris Université Club, à 13 ans et demi (il est né le 23 février 1902), et a droit à des commentaires élogieux. Athlétique et bondissant (il pratique le 110 mètres haies, saute en hauteur), il excelle sur sa ligne mais, en raison de sa petite taille (moins d’1,65 mètre) il est plus en difficulté sur les balles aériennes.

Qu’importe : il s’engage au Stade Français, avec lequel il devient champion de Paris en 1925 et 1926, ce qui le fait remarquer de Gaston Barreau... avec les suites qu’on connaît. La chance a semble-t-il tourné, car il est blessé en 1928 par Juste Brouzes lors de la demi-finale de Coupe de France, dont le score (2-8) est humiliant. mais Dhur, genou déboîté, ne peut rien faire pour s’opposer aux Redstarmen, à une époque où les remplacements sont impossibles. Du coup, Dhur doit céder sa place à sa doublure Henri Martinod pour jouer la finale du championnat de France un mois plus tard, que le Stade gagne face à Tourcoing... sans lui.

Cette blessure sonne le glas de la carrière de Jacques Dhur, qui a toujours été amateur et se destinait à l’enseignement. Il disparaît alors des radars.

En 1925, deux Jacques Dhur pour le prix d’un

Et la question reste entière, car aucun journaliste de sport n’a cherché à la résoudre. Existe-t-il un rapport entre les deux Jacques Dhur ? Pour Félix Le Héno, il s’agissait d’un pseudonyme, dont l’origine n’a jamais été percée. Mais pour le gardien de but du Stade Français et des Bleus ? Sur sa licence, telle qu’elle apparaît dans la liste du 25 août 1920 publiée par la FFFA, apparaît le nom de Jacques Dhur. On est donc fondé à croire que c’est son nom : de sorte qu’en 1925, Félix Le Héno, sous le pseudonyme Jacques Dhur, fait paraître son livre « Visions de bagne », tandis que Jacques Dhur le footballeur est champion de Paris avec le Stade Français. Et personne ne s’en étonne !

Le mystère dure (si j’ose dire)... jusqu’au 28 avril 2020. Tous les ouvrages consacrés aux Bleus (les miens y compris), faute de pouvoir le résoudre, se sont bornés jusqu’alors à considérer que Jacques Dhur était le vrai nom du gardien de l’équipe qui sombra face au Portugal le 16 mars 1927.

Et pourtant, c’est faux ! Jacques Dhur est le pseudonyme commun à Félix Le Héno... et à son fils Jacques Le Héno.

Archives de l'état-civil de la Ville de Paris, février 1902
Archives de l’état-civil de la Ville de Paris, février 1902

Résistant dans le réseau « Arc en ciel »

La preuve ? On la trouve sur le site Mémoire des hommes, qui liste des titres de Résistance. On y lit (encore fallait-il avoir l’idée d’aller le consulter !) que Jacques Le Héno, pseudonyme Jacques Dhur, a appartenu au réseau de renseignement « Arc en ciel » (1942-44), et il a de plus reçu la légion d’Honneur en 1958, le titre répète l’information : Jacques Le Héno, dit Jacques Dhur, comme me l’a appris Raphaël Perry, qui a fourni le document ci-joint confirmant que Jacques Dhur était le pseudonyme de Jacques Le Héno.

Journal Sud-Ouest du 19 mars 1958
Journal Sud-Ouest du 19 mars 1958

Quant à la filiation avec Felix Le Héno, elle est prouvée par l’acte de naissance qui peut être retrouvé dans les archives du 13ème arrondissement de Paris.

Fin du mystère.

Jacques Le Héno, par admiration pour son père, a pris dès 1914, à 12 ans, le même pseudonyme sportif, n’a jamais jugé nécessaire de s’en expliquer, par discrétion, et l’a gardé, même dans la Résistance.

Ultime information : dans FFO (bulletin officiel de la FFF) paraît en 1967 cette toute petite mention, qui passe inaperçue : Jacques Dhur devient le président du petit club des Ecureuils de Saint-Jean de Monts, en Vendée. Et c’est à Challans, non loin de là , qu’il est décédé, le 26 décembre 1983.

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[1dont un certain Louis Cazal, surnommé Pierrot.

pour finir...

Merci à Raphaël Perry dont les recherches ont confirmé les miennes.

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