Chute, rebond, sommet (2/3) : 1993-1998

Publié le 19 mai 2019

Deuxième partie de la mini-série sur le moteur à trois temps de l’équipe de France : celle consacrée aux 57 mois qui séparent la défaite contre Israël à l’automne 1993 du triomphe du 12 juillet 1998. Avec, entre les deux, une victoire fondatrice à Bucarest contre la Roumanie…

Introduction commune aux trois parties (à déplier)

En préalable, que l’on soit bien d’accord : ce moteur à trois temps n’est pas un modèle généralisable à toutes les équipes de France et applicable à toutes les époques. Les points bas, que l’on peut aussi appeler chutes, sont très nombreux dans l’histoire de la sélection, et quasiment chroniques jusque dans les années 1930. Les rebonds sont moins fréquents mais encore conséquents, même si pendant longtemps, jusqu’au début des années 1980, les promesses qu’ils généraient restaient sans lendemain. Enfin, les sommets (titres européens et mondiaux) se comptent sur les doigts d’une main, sans l’auriculaire.

Autrement dit, une chute n’entraîne pas toujours un rebond, lequel ne conduit pas systématiquement à un sommet. Ce serait évidemment trop facile. En fait, c’est même en partant de la fin qu’on peut définir un enchaînement : à partir d’une finale gagnée de Coupe du monde ou d’Euro, en rembobinant sur une période de quatre ou cinq ans, il est parfois possible de définir une chute initiale, c’est-à-dire un match où l’équipe a manifestement failli dans tous les domaines (technique, engagement, état d’esprit, résultat) et où les choix du sélectionneur sont mis en cause, parfois violemment. Puis de chercher où se trouve le rebond, c’est-à-dire le moment où la tendance s’inverse et où quelque chose se passe au sein du groupe, un déclic, une prise de conscience, une prise de confiance même, renforcée par la frayeur d’une élimination entrevue.

C’est pour tout ça que cet enchaînement de causes et de conséquences est intéressant à observer. C’est ce que j’ai fait pour les séquences 1980-1984, 1993-1998 et 2013-2018. Les trois sont très différentes dans leurs étapes (pas dans leur conclusion, puisque c’est elle qui définit rétrospectivement la séquence) mais présentent quelques points communs.

Lire la première partie : Chute, rebond, sommet (1/3) : 1980-1984


Voici la deuxième partie de cette trilogie. Contrairement aux deux autres, elle concernent deux sélectionneurs différents, Gérard Houllier et Aimé Jacquet. Mais le deuxième était l’adjoint du premier et s’est inscrit dans la continuité, au moins lors de l’année qui a suivi.

1993-1998 : du syndrome de Springsteen à la première étoile

La chute : 13 octobre 1993, France-Israël (2-3)

Alors, bien sûr, j’aurais pu situer la chute un mois plus tard, le 17 novembre, avec cette défaite-couperet contre la Bulgarie et le fameux but de Kostadinov dans les ultimes secondes (1-2). Mais c’est probablement en octobre, avec la réception d’Israël, que l’équipe de France a touché le fond. Le 22 août, elle avait déjà laissé filer une victoire précieuse à Stockholm contre la Suède à la 87e (1-1). Quand arrive Israël, que les Bleus ont battu 4-0 à Tel Aviv en février, la question ne se pose même pas : la France va gagner facilement et se qualifier pour la Coupe du monde aux Etats-Unis. Avant le match, la sono du Parc envoie L’Amérique de Joe Dassin et Born in the USA de Bruce Springsteen. Mais quand Ronen Harazi ouvre le score à la 21e, on se dit que quelque chose ne va pas, d’autant que le terrain est gorgé d’eau.

Les Bleus réagissent et prennent l’avantage en dix minutes grâce à David Ginola, passeur décisif pour Franck Sauzée, puis buteur. Un troisième but plierait l’affaire, mais ni Cantona (56e) ni Papin (64e, 73e) ne sont dans un bon jour. Berkovitch égalise en reprenant un tir repoussé par Lama et que Desailly ne peut sauver sur la ligne (83e) et dans le temps additionnel, Roni Rosenthal fait ce qu’il veut sur l’aile gauche et centre pour Reuven Hatar qui plante le dernier clou du cercueil (2-3). C’est fini. Même s’il reste un match à jouer contre la Bulgarie, et un point à prendre pour se qualifier, les Bleus n’y sont plus, minés par des dissensions en interne et surtout handicapés par un système de jeu dépendant de l’efficacité de Papin et Cantona. Sur le banc, l’adjoint de Gérard Houllier, un certain Aimé Jacquet, est accablé. Il ne le sait pas encore, mais sept joueurs ayant participé au match seront champions du monde, quatre ans et neuf mois plus tard.


 

Le rebond : 11 octobre 1995, Roumanie-France (1-3))

Deux ans plus tard, à Bucarest, les Bleus sont deuxièmes de leur groupe, à quatre points de la Roumanie qui surfe sur sa belle Coupe du monde et n’a plus perdu depuis cinq ans. Les hommes de Jacquet restent eux sur une série d’invincibilité de 15 matchs et sur un spectaculaire 10-0 contre l’Azerbaïdjan. La confiance est revenue mais reste fragile : à l’extérieur, les Bleus ont aligné trois 0-0, score du match aller à Saint-Etienne contre les Roumains.

Fabien Barthez est appelé pour sa deuxième sélection à la place de Bernard Lama et l’équipe alignée par Aimé Jacquet compte sept futurs titulaires de la finale de 1998, neuf en ajoutant Thuram et Lizarazu qui entrent en fin de match, et dix avec Dugarry qui sera remplaçant face au Brésil. Autant dire que ce qui se passe ce soir-là à Bucarest ne sera pas perdu dans les mémoires…

L’ambiance très hostile ne fait pas peur aux Français qui ouvrent le score sur un rush de Karembeu dans la surface roumaine (29e) et doublent la mise suite à un tir de Dugarry repoussé par Stelea et repris par Djorkaeff (41e). Les Roumains croient revenir après le but rapide de Lacatus en deuxième période (52e), mais les Bleus tiennent le choc et jouent bien les contres. Sur l’un d’eux, Mickaël Madar change d’aile pour Zidane qui frappe en force dans la lucarne de Stelea (73e). 3-1, victoire nette, à l’extérieur qui plus est, contrairement aux précédents de 1977, 1981 et 1985. Le dernier match, délocalisé à Caen pour chasser les fantômes du Parc (où les Bleus n’ont joué qu’une seule de leurs six dernières rencontres à domicile), est géré sans encombre face à Israël (2-0). La page est tournée.


 

Le sommet : 12 juillet 1998, France-Brésil (3-0))

On ne va évidemment pas raconter ici ce qui est sans doute le match le plus connu de l’histoire des Bleus, mais rappeler tout de même qu’il est à l’intersection de trois lignes historiques : celle des rencontres face au Brésil, chargées d’émotions depuis la demi-finale de 1958 et plus encore depuis l’éblouissant spectacle de Guadalajara en 1986. Celle des performances françaises en Coupe du monde, avec un plafond de verre en demi-finale qui vient enfin de céder contre le moins attendu des adversaires (la Croatie) et grâce au plus improbable des buteurs (Thuram). Et enfin celle de cette génération de joueurs qui a connu les abysses de l’automne 1993, à l’exception des titulaires Zidane et Guivarc’h et des remplaçants Boghossian et Vieira.

Suspendu après un carton rouge très sévère en demi-finale, Laurent Blanc est en survêt et baskets sur le banc et se souvient sans doute qu’il avait pensé à prendre sa retraite internationale, cinq ans plus tôt. Jacquet avait su trouver les mots pour qu’il continue. Comme contre la Roumanie en 1995, les Bleus vont faire une grande première mi-temps, gagner les duels, provoquer la chance et marquer deux buts qui plient le match à la pause. Leur défense est tellement forte qu’il est impossible qu’elle cède deux fois : en compétition, elle ne l’a plus fait depuis… 1993 et la Bulgarie.

La fin de l’histoire, on la connaît : alors que les Brésiliens sont en supériorité numérique et qu’on est dans le temps additionnel, un dernier corner est repoussé par les Bleus. Dugarry (génération 1995) lance Vieira (génération 1998) qui sert dans l’espace Petit (génération 1993) qui marque le millième but de l’histoire.


 

Rotations 1993-1995-1998

Si, en 1994, Jacquet s’inscrit dans la continuité de Houllier, fin 1995 le visage des Bleus a changé : exit Papin, Cantona et Ginola. Barthez, Thuram, Zidane et Dugarry sont arrivés. Des onze titulaires de France-Israël, ils ne sont plus que deux à Bucarest (Desailly et Deschamps), auxquels on peut ajouter Djorkaeff, remplaçant en 1993, Lizarazu sorti du banc les deux fois et Martini, gardien suppléant.

La finale de 1998 est en revanche une synthèse des matchs contre Israël et la Roumanie, puisque le seul nouveau titulaire des champions du monde est Stéphane Guivarc’h. Barthez, Thuram, Lebœuf, Karembeu et Zidane, tous présents à Bucarest, s’ajoutent à Desailly, Lizarazu, Deschamps, Petit et Djorkaeff, qui étaient au Parc en 1993. Sur le banc, Blanc et Lama avaient eu aussi connu la chute, alors que Dugarry avait contribué au rebond contre la Roumanie.

La liste des 22 pour 1998 compte donc treize anciens et neuf nouveaux, mais ceux-ci garnissent le banc du stade de France. Guivarc’h est l’exception parmi les titulaires, alors que Boghossian et Vieira entrent en cours de jeu. Mais Charbonnier, troisième gardien, n’a pas joué une seule minute de la Coupe du monde, Candela, Pirès et Diomède n’ont plus été utilisés à partir des quarts de finale et Henry et Trezeguet ont été réduits à la portion congrue après le Paraguay et n’ont pas joué la finale.

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