Le mystère des JO de 1908 et ses deux équipes de France enfin résolu ?

Publié le 17 mars 2019

Les débuts de l’équipe de France en compétition ont été marqué par une pantalonnade aux Jeux de Londres en octobre 1908. Pierre Cazal y revient en détail et découvre pourquoi il y avait deux équipes de France inscrites, et pas moins de 75 joueurs recensés par le comité d’organisation…

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Cet article est né d’une idée de Pierre Cazal [1], qui a aussi mené les recherches documentaires.
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Les extraits de presse de l’époque sont tous cliquables et pointent vers l’édition complète sur le site de Gallica.

Lire aussi Pierre Cazal : « l’historien a le devoir de sortir de l’oubli des matches qui ont été écartés »

Les Jeux olympiques de 1908 à Londres ont une place à part dans l’histoire de l’équipe de France de football. D’une certaine manière, c’est une version balle au pied de Hamlet (prince du Danemark, rappelons-le, et dont l’auteur est l’Anglais William Shakespeare) avec ses intrigues à tiroir, ses rivaux et ses fantômes.

Le White City Stadium de Londres
Le White City Stadium de Londres

Une place à part, donc, pour trois raisons. Tout d’abord, c’est là que les Tricolores (qui jouaient encore en blanc) font leurs débuts en compétition, quatre ans après leur arrivée sur la scène internationale et dix matchs amicaux. Rien de notable à relever jusqu’alors : trois victoires, un nul et six défaites, dont deux cuisantes contre l’Angleterre en 1906 (0-15) et en 1908 (0-12). Dix buts marqués, cinquante encaissés. Un carnage. Mais on n’a encore rien vu.

L’Auto du 23 octobre 1908

Deux équipes pour le prix d’une, et 1-26 en trois heures de jeu

Ensuite, parce que l’équipe de France y a aligné non pas une, mais deux sélections. Alors même que la FIFA avait stipulé, à sa création en 1904, qu’une seule fédération est reconnue par pays, et logiquement, une seule sélection. Mais l’organisateur du tournoi olympique de football n’est pas la FIFA, mais la FA anglaise, moins regardante : chaque pays pouvait aligner jusqu’à quatre équipes, on verra pourquoi par la suite. Voilà donc l’équipe de France B, qui affronte en quart de finale le Danemark, est éliminée, alors que l’équipe de France A, qui aurait dû jouer contre la Bohème, atteint la demi-finale (son adversaire est forfait). Où elle rencontre elle aussi le Danemark…

L'équipe du Danemark, finaliste des JO 1908
L’équipe du Danemark, finaliste des JO 1908

Enfin, parce que cette double confrontation franco-danoise débouche sur deux énormes raclées (0-9 et 1-17), la deuxième étant toujours un record historique en phase finale et la plus lourde défaite de l’histoire des Bleus, avec dix buts inscrits par l’attaquant danois Sophus Nielsen. Et qui, cent dix ans plus tard, plombe toujours la différence de buts des confrontations franco-danoises (20 buts pour, 37 contre). A toute chose malheur est bon : un match France A - France B aurait été un cauchemar de statisticien, avec une victoire qui aurait été en même temps une défaite.

Résumons. Les deux premiers matchs internationaux des Bleus se jouent avec deux équipes différentes, contre le même adversaire, avec 26 buts encaissés en trois heures de jeu. Soit plus que lors des 27 dernières sorties des Bleus depuis juin 2017… Et pour couronner le tout, alors qu’elle doit jouer un match pour la troisième place contre les Pays-Bas pour une médaille de bronze, l’équipe de France plie bagages et rentre à la maison. La classe.

L’Auto du 23 octobre 1908

A la recherche des matchs fantômes

Mais ce n’est pas tout. Alors qu’il répondait à mes questions, Pierre Cazal a eu l’idée de vérifier les informations disponibles sur ces deux matchs France-Danemark dans ses archives personnelles. Dans l’annuaire fédéral publié en 1935, aucune trace. Dans celui de 1950, même chose.

« Dans l’annuaire de 1972, ça y est, les deux France-Danemark de 1908 sont réintégrés. Il faudrait pouvoir compulser la collection complète pour déterminer quand la FFF s’est rendue compte de cet oubli et l’a corrigé. Par contre, je sais quand les Cahiers de l’Equipe se sont mis à publier un match par match avec compositions : en 1957. Et ils y firent figurer les deux France-Danemark (avec trois erreurs). L’ont-ils fait après la FFF, qui aurait découvert toute seule son oubli ? Ou avant, ce qui aurait forcément interpellé la FFF et l’aurait obligée à s’aligner ? »

Il aura en tout cas fallu attendre 1992 et les recherches de Pierre Cazal, Jean-Michel Cazal et Michel Oreggia pour que Raoul Gressier, Justin Vialaret et Pierre Six sortent du néant où ils avaient été plongés : 84 ans d’oubli ! A l’inverse, Etienne Morillon avait crédité d’une sélection alors qu’il n’a jamais été international...

L’important n’est pas là. Reste à découvrir pourquoi, pendant un demi-siècle, ces deux matchs (certes peu flatteurs pour l’histoire) ont été passés à la trappe. Voici ce qu’en dit Pierre Cazal :

« Chose curieuse, l’USFSA [Union des sociétés françaises de sports athlétiques, qui était alors membre de la FIFA] elle-même ne les intégrait pas dans son palmarès. En outre, le tournoi olympique était organisé par la FA anglaise avec l’appui de la FIFA, alors présidée par un anglais, Daniel Woolfall ; or, l’USFSA venait de rompre avec la FIFA pour un désaccord avec... la FA. Les relations étaient donc gelées ; le tournoi olympique se déroule au moment où le CFI [Comité français interfédéral, concurrent de l’USFSA] vient de déposer sa demande d’affiliation à la FIFA, pour prendre le siège laissé vide par l’USFSA... c’est le malaise. »

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Mieux que la liste des 28 : celle des 75 !

L’explication ne lui semblant pas suffisante, Pierre Cazal se lance dans la lecture du rapport officiel des JO de Londres en 1908 (consultable en ligne ici). Le document fait 864 pages, et comporte, à la fin, la liste des athlètes par ordre alphabétique.

« Et que voit-on ? Pour le football, pas moins de 75 joueurs français sont listés ! 22 ont participé aux deux matchs contre le Danemark, plus 4 remplaçants, en tout 44 appelés. D’où viennent les autres ?
Quand on examine la liste de plus près, on y voit 15 noms de joueurs… du CFI ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Aucun joueur du CFI n’a participé aux JO... Alors pourquoi figurent-ils sur cette liste ? Je ne vois qu’une réponse possible : le CFI a été sollicité par le Comité Organisateur des Jeux, et a fourni une liste !

Ce n’est qu’une hypothèse, mais il est possible que deux équipes françaises ayant été engagées, il ait été prévu que l’une soit celle de l’USFSA et l’autre, du CFI. Avant même de candidater pour la FIFA, le CFI avait essayé d’être admis aux Jeux. Charles Simon [président du CFI, mort au combat en 1915] avait lancé un appel dans la presse pour réclamer au Comité Olympique Français [COF] le droit de participer, arguant qu’il n’était pas réservé exclusivement à l’USFSA : les JO n’étant pas organisés formellement par la FIFA, la règle d’exclusivité accordée à une seule fédération ne jouait pas. Il est clair que le Comité anglais en a eu vent, qu’il a reçu une liste fournie par le CFI et l’a publiée, sans se soucier de vérifier à quelle fédération appartenaient ceux qui ont réellement joué… »

L’Auto du 21 mai 1908

Chronologie d’une déroute annoncée

Pour essayer d’y voir plus clair, voici une chronologie dressée par Pierre Cazal :

Janvier 1908 : le Comité olympique français, menacé de boycott, doit renoncer à sélectionner lui-même les participants de façon interfédérale, comme il le désire ; il désigne donc des fédérations pour le faire à sa place, dont l’USFSA, tout en recommandant d’ouvrir la sélection à d’autres fédérations… Vœu pieux, sur lequel s’assoit l’USFSA.

Mars 1908 : Charles Simon effectue une relance sans plus de succès.

Mai 1908 : il met sur pied une éliminatoire entre Roubaix et Olier, les clubs champions de l’USFSA et du CFI ; a-t-il l’accord de Roubaix ? On dirait. Mais le match est interdit, probablement par l’USFSA, car Olier est un club de patronage.

Juin 1908 : l’USFSA rompt bruyamment avec la FIFA et surtout avec la FA anglaise, qui organise le tournoi olympique.

23 septembre 1908 : le calendrier du tournoi olympique est publié. Pour la première fois apparait la double représentation de la France ; l’équipe B opposée à la Bohême (qui déclarera forfait début octobre à la suite de l’invasion de la Bosnie par l’Autriche) et l’équipe A, opposée au Danemark.

4 octobre 1908 : publication de la liste de 44 présélectionnés. Tous font partie de l’USFSA, à la surprise générale.

Du 19 au 24 octobre 1908 : tournoi olympique de football. Les deux équipes de France sont battues en quart et en demi-finale par le Danemark, qui s’incline en finale face à la Grande-Bretagne.

21 octobre 1908 : candidature du CFI à la FIFA, approuvée le 13 décembre.

1909 : publication du Rapport Officiel des Jeux, en anglais ; il comporte une liste alphabétique des participants dont 75 français pour le football, dont 15 joueurs de la FGSPF, pourtant « écartés », comme l’avait regretté l’Auto le 6 octobre 1908.

Pourquoi deux équipes au lieu d’une ?

Il n’existe pas de trace écrite, à ce jour, expliquant formellement pourquoi l’USFSA a inscrit deux équipes, affaiblissant considérablement le niveau d’une sélection déjà très faible et très mal préparée (pour ne pas dire pas préparée du tout, alignant des joueurs n’ayant jamais évolué ensemble). Mais les recherches dans les archives orientent Pierre Cazal vers une piste sérieuse.

Revenons à mai 1908. Charles Simon, nommé secrétaire du Comité olympique français par Pierre de Coubertin, veut organiser un match éliminatoire entre Roubaix et le Patronage Olier, dont le vainqueur constituera l’équipe de France. Pierre Cazal : « L’éliminatoire est capital, parce qu’il y a eu dans la réflexion de Simon trois phases : la phase interfédérale (une sélection mixant des joueurs de l’USFSA et du CFI, ce qui s’est produit sans problème à partir de 1913), puis la phase éliminatoire (l’équipe de l’USFSA ou bien celle du CFI, l’une ou l’autre, mais pas de mixage, et pas encore les deux séparément puisque l’USFSA refusait) et enfin la phase séparée (deux équipes distinctes, puisque l’USFSA refusait de les départager). »

L’Auto du 28 janvier 1908

Qu’a fait Charles Simon ? Tenté de profiter du règlement pour inscrire une deuxième équipe de France, celle du CFI.

« C’est seulement après avoir épuisé les chances de réaliser les deux premières options que Charles Simon s’est rabattu sur la troisième, pour une raison évidente : en jouant l’inertie, l’USFSA imposait in fine son hégémonie. Simon ne voulait pas lui laisser ce plaisir, ni s’avouer vaincu. Alors, en accord forcément avec Coubertin, il a dû sonder les Anglais, en s’appuyant sur le règlement que ceux-ci avaient créé exprès pour eux (pour permettre à l’Ecosse, Galles et l’Irlande de participer avec l’Angleterre ce qui ne s’est finalement pas fait), pour savoir si la France pouvait inscrire deux équipes dans la mesure où quatre étaient autorisées, sans exclusive. La réponse fut oui. D’ailleurs la Bohême et la Hongrie étaient inscrites, alors qu’elles appartenaient à l’Empire austro-hongrois. » Voilà qui éclaire cette curieuse règle de quatre équipes possibles par pays.

La dernière phase, c’est pourtant le retrait du CFI, qui ne présentera pas d’équipe aux JO. Pourquoi ? L’hypothèse de Pierre Cazal est la suivante : « Entre juin et septembre 1908, le Comité olympique français a pris acte du refus de l’USFSA d’appliquer l’article 2 de l’entente de janvier, et a décidé d’inscrire deux équipes, l’une pour le CFI et l’autre pour l’USFSA, avec l’accord de la FA, brouillée avec l’USFSA et ravie de voir émerger un concurrent, désireuse aussi d’étoffer le programme de son tournoi. Mais quand l’USFSA découvre la manœuvre, elle réitère sa menace de boycott et obtient le retrait du CFI ; Deux équipes restent tout de même inscrites, et l’USFSA a préféré fournir elle-même l’effectif des deux équipes, quitte à diviser par deux ses forces ! De plus elle en tenait pas à une possible rencontre France A-France B, qui serait revenue à un choc France USFSA-France CFI. »
Le risque d’une demi-finale franco-française était de toute façon quasi nul, face à une sélection danoise préparée à l’anglaise.

L’Auto du 6 octobre 1908

Le CFI choisit la FIFA plutôt que les JO

On l’a vu plus haut, c’est moins les Jeux olympiques qui intéressent le CFI qu’une reconnaissance par la FIFA. Mais cette dernière ne reconnait qu’une fédération par pays, et l’USFSA y représentait la France depuis quatre ans...

« Le CFI était en pourparlers avec la FIFA pour prendre la place laissée vacante par la démission de l’USFSA ; le dossier du CFI a été remis le 21 octobre, en plein milieu du tournoi olympique, et la FA voyait d’un bon œil l’émergence d’un adversaire de l’USFSA, devenue son ennemie mortelle. J’en déduis que c’est sur les conseils de Frederick Wall (secrétaire de la FA et organisateur du tournoi de football des Jeux) que Charles Simon a renoncé à présenter une équipe ». Et c’est ainsi que le CFI fut admis à la FIFA le 13 décembre 1908. Désormais, c’est lui qui aurait la main sur la sélection.

Et pourtant, ce conflit stupide n’a servi personne, et encore moins le football français. « Ce fut du perdant-perdant. Coubertin et Simon ont perdu : il n’y a pas eu d’interfédéralité, l’esprit du sport et de l’olympisme n’a pas été respecté, le CFI a été frustré d’une première apparition dans un tournoi international. Mais l’USFSA aussi a perdu : c’était une victoire à la Pyrrhus qui a débouché sur une humiliation et lui a coûté sa place à la FIFA. »

La fin de l’histoire, Pierre Cazal l’a racontée dans son interview. En 1913, l’USFSA intègre le CFI, lequel deviendra en 1919 la FFFA (fédération française de football association), puis FFF en 1942. Et qui fêtera ses cent ans en avril prochain. Mais que la genèse fut difficile !

[1coauteur avec Jean-Michel Cazal et Michel Oreggia de l’Intégrale de l’équipe de France, First Editions.

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